En investiguant la figure de la nymphe, personnage mythologique mineur, zone de l’anatomie sexuelle dite féminine et métaphore de l’affect, Taos Bertrand propose une certaine traduction de l’expérience trans féminine.
Il est dit de la nymphe Echo, double mythologique de Narcisse, "qu'elle est le son qui vit en elle" et que face au désaveu, seuls demeurent sa voix et ses os résonant dans les grottes. Face à ce constat d'oubli, la chorégraphe souhaite réhabiliter la figure mythologique et lui redonner corps. Elle propose une étude chorégraphique de la coupure où le corps se fait chambre d’écho des images sonores et les mains deviennent les outils graphiques et symboliques pour reformer un corps, un visage, une image de soi. Quelle recollection est possible par les pouvoirs et tactiques du sonore et de l'invisibilité, de l'ambient et de l'audible, face au contrôle opéré par la visibilité ?
Dans ce nouveau solo chorégraphique composé à partir de l’écho, de la coupure et de la grâce, il s’agit d’expérimenter la nature comme une résistance au travail, pour reprendre les termes de la philosophe américaine Mc Kenzie Wark : « Nature is a resistance in labor ». Par le récit d’une naissance, la nymphe apparait alors sirupeuse comme le miel, assez tendre pour employer la grâce comme remède au ressentiment.
Le spectacle contient de la nudité.
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"Ce n’est que l’histoire d’un visage.
La surface craquelle puis
laisse apparaître une première forme à raconter.
Des yeux sales qui peinent à s’ouvrir.
La lumière est blanche, agressive.
Ses paupières bataillent, frémissent
puis se détachent.
C’est son premier regard.
L’enfant glisse dans un mélange de liquides visqueux,
une lave de miel,
de sel,
de sueur et de sang.
Un bout de crâne, une oreille, une autre,
puis ensuite le front, le nez, la bouche bien sûr,
le cou et les joues, deux joues minuscules et ridées.
Avec la naissance vient la visibilité.
L’avènement du visage ;
le préambule à la violence.
Je me souviens de ces photographies terribles de femmes berbères qu’on obligeait à se dévoiler en pleine Algérie coloniale. Plutôt de révéler leur faciès au mépris de la pudeur, cet impératif venait surtout leur arracher une seconde peau.
Le nouveau-né découvre ses muscles et détend ses membres.
Ses mouvements sont vifs, surpris.
Le ciel
La chaleur
Les atomes.
L’enfant hésite un instant, bascule la tête vers l’arrière et se met à hurler d’un cri soudain, d’un cri viscéral et déchirant, un cri sans la moindre détresse pourtant,
sans aucun bonheur non plus,
non, c’est quelque chose d’autre, quelque chose d’autrement plus important,
un cri qu’il adresse à tout ce qui l’attend,
à la beauté,
à la peur,
à l’amour,
à la mort,
au monde
et au langage."
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Théo Casciani pour Nymphe